Suivez-nous sur

AccueilActualité du jour - ArticlesInterview. Aicha Benmohammadi: « Le dragage du sable a un impact dévastateur sur l’écosystème marin »

Interview. Aicha Benmohammadi: « Le dragage du sable a un impact dévastateur sur l’écosystème marin »

La décision d’acceptabilité environnementale délivrée au projet de dragage du sable marin au niveau de la commune du Sahel, dans la province de Larache, suscite l’inquiétude des associations environnementales.  Directrice de l’Equipe Géosciences de l’environnement de l’Université Ibn Tofail, Présidente de l’Association marocaine pour la protection du littoral et développement durable, Pr Aïcha Benmohammadi tire la sonnette d’alarme sur la surexploitation du sable marin et ses conséquences dévastatrices pour le milieu et la morphologie du littoral.

 

 

Le ministère de l’Énergie, des Mines et de l’Environnement a récemment approuvé un projet de dragage du sable marin au large de la commune de Sahel, province de Larache. Comment réagissez-vous à cette décision?

 

En tant qu’association de protection du littoral, nous dénonçons cette décision du ministre de l’Énergie, des Mines et de l’Environnement. Nous estimons que cette décision ne repose sur aucun fondement qui prend en considération l’environnement littoral marin, sa capacité de résilience et la viabilité des ressources qu’il recèle. En effet, l’étude d’impact sur l’environnement ne se limite pas à la procédure administrative à respecter pour délivrer l’acceptabilité environnementale. C’est une responsabilité qui induit des conséquences lourdes sur l’environnement, l’économie et sur la population. Et nous sommes très choqués surtout par le fait qu’un ministère qui a la responsabilité de veiller sur notre environnement ne prenne pas la peine de vérifier d’abord les impacts d’une décade d’exploitation par le même prometteur et sur le même site  avant de se prononcer sur l’Acceptabilité Environnementale du projet ? Comment interpréter ce manquement crucial d’évaluation d’abord des impacts inscris à jamais sur cette portion du littoral ?

En tant qu’universitaire dont la recherche porte sur le littoral, la décision du ministère de l’Énergie, des Mines et de l’Environnement est une bavure. Toutes les études menées montrent l’impact négatif et dangereux du dragage sur l’intégrité morphologique de la zone littorale et sur les ressources halieutiques et leurs zones fonctionnelles. Les rapports de l’INRH sont clairs là-dessus.

Nous saluons la décision des services du ministère de l’intérieur de ne pas autoriser de dragage dans la zone citée et appelons l’ensemble des autorités à plus de vigilance et de contrôle concernant les études d’impact sur l’environnement présentées.

 

Comment l’Etat gère t-il le dragage du littoral? 

 

Le développement du dragage d’exploitation au large des côtes marocaines est spéculateur. On ne peut le justifier par aucune étude préalable. Il est illégal car ni son impact sur l’environnement ni son suivi n’ont été communiqués aux autorités de tutelle, et de ce fait n’ont fait l’objet d’aucune appréciation. Le dragage d’exploitation qui s’exerce actuellement est à notre avis hors la loi.

Sa réglementation est inscrite dans la loi 27-13 concernant l’exploitation des carrières. Mais l’application stricte de la loi 27-13 souffre de l’indigence, voire de l’absence, des moyens de contrôle de l’administration. En plus, l’administration chargée du contrôle et du suivi de l’exploitation par dragage ne dispose pas des moyens nécessaires à l’exercice de ces prérogatives prévues par la loi 27-13. Ainsi, usant d’amalgame et de tartufferies, les tenants du dragage des fonds littoraux sont en train de détruire l’environnement littoral sans se soucier des conséquences très graves de leur action, défiant la loi et l’avenir du pays.

 

Comment est-il réglementé?

 

Le dragage est réglementé principalement par trois lois qui sont la loi des études d’impact environnemental (loi 03-12), la loi 81-12 relative au littoral et la loi 27-13 relative à l’exploitation des carrières puisqu’il s’agit bien de carrières sous l’eau. Après un siècle, la juridiction régissant l’exploitation des carrières a été mise à jour. La loi 27-13 a été ainsi adoptée par les deux chambres du parlement et promulguée par sa publication au bulletin officiel. (B.O. N° 6422 du 17-12-2015).

Si l’article 2 de la loi précitée ne soumet pas le dragage d’entretien à ses dispositions, l’article 20 précise que « pour les carrières en milieu aquatique marin : le dragage d’exploitation est interdit dans des profondeurs inférieures à celles fixées par l’étude d’impact sur l’environnement ou par d’autres études techniques, sans toutefois, que la profondeur du dragage d’exploitation ne puisse être inférieure à vingt mètres (20m) á compter du zéro hydrographique . ».

L’incapacité de répondre à l’ensemble de cette condition sine qua none fait que les tenants du dragage d’exploitation usent de subterfuges pour arriver à leurs fins. En se prévalant du dragage de l’entretien, tout leur est possible.

De toute façon, la lecture des chiffres déclarés par les exploitants de l’environnement sédimentaire du pays et les quantités de sable qui sont pratiquement le double et qui circulent dans le pays, montre que ce secteur souffre d’une incompétence alarmante en terme de gouvernance, marquée par un laxisme inacceptable de la part de l’Etat, notamment en matière de contrôle et de gestion des exploitations sous marines. La lecture des textes juridiques qui encadrent ces activités, montre une réalité amère : l’absence de l’audit. L’Etat se satisfait des déclarations des exploitants du littoral sans les auditer. Le recours à des expertises pour le contrôle ne se fait pas du tout ou alors par le biais de BET dépendants de l’exploitant. C’est ce qui explique la montée en puissance de la mafia du sable.

 

Les dispositions de la loi 27-13 sont suffisantes pour assurer une exploitation des carrières en conformité avec les besoins économiques, la disponibilité de la ressource la protection de l’environnement et celle du consommateur. Elle prévoit des schémas régionaux de gestion des carrières qui fixent« une vision stratégique globale en vue d’assurer une bonne gestion d’exploitation des carrières pour alimenter le marché en matériaux de carrières et de maîtriser l’offre et la demande ainsi que le coût des matériaux extraits des carrières ». La loi détermine les conditions d’ouverture de l’exploitation avec un cahier de charges défini. La mise en exploitation et ses conditions techniques sont caractérisées ainsi que sa fin et le réaménagement du site. Le contrôle, le constat des infractions et les sanctions qui leur sont assujetties sont prévus.

Il reste à mettre en œuvre l’ensemble de ce dispositif juridique par une application rigoureuse avec la participation des professionnels et des collectivités territoriales intéressées.

 

Combien de mètres cubes de sable le Maroc consomme t- il par an?

 

Le sable est une roche sédimentaire et le Maroc en dispose de par sa géologie et son climat. Il est utilisé à différentes fins et notamment en tant que matériau de construction. Le Maroc doit consommer actuellement dans ce but environ 30 millions de mètres cubes avec une estimation projetée de 38 millions de mètres cubes en 2025. Une remarque s’impose par l’évidence : aucune pénurie n’a été enregistrée dans ce domaine depuis que certains agitent la rareté de la ressource pour se frayer un créneau commercial et en tirer profit. Il semble même que la production de sable est beaucoup plus importante que ce qui est nécessaire. Il reste à savoir ce qui est fait du surplus et de son transit à travers un circuit commercial non maîtrisé ?

Le ministère de l’Equipement, du Transport, de la Logistique et de l’Eau use d’une classification selon l’origine du sable. Quatre catégories sont ainsi distinguées : sables des dunes, sables des ballastières d’oueds, sables de concassage et sable de dragage. Cette classification retrace en quelque sorte l’histoire de l’utilisation de ce matériau. Il est plus que temps de définir des normes telle la NM 10-1-271 concernant les granulats pour béton hydraulique pour éviter toute manipulation du terme « sable » ; car on peut trouver sur le marché de la terre sableuse ou un sédiment noirâtre dont le promoteur a voulu lui attribuer la couleur verte( !). A ce sujet, la loi 27-13 impose la traçabilité du matériau de la production à la consommation. Il reste à s’assurer de son application pour que le marché du sable se clarifie et que sa qualité soit normalisée et que l’environnement de la ressource soit respecté.

 

 

Quelles sont les régions les plus touchées ?

 

L’extraction de sable des ballastières, par concassage, des dunes et des fonds littoraux se fait un peu partout au Maroc. Mais certaines zones souffrent plus de pillage de sable comme la zone de Larache Tanger, la zone d’El jadida et la zone de Safi.

 

Les sables extraits des littoraux par dragage sont particulièrement menacés. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi? 

Dans le cas d’un environnement littoral sableux ou plage, la zone littorale est formée par une partie sous-marine et une partie aérienne qui sont intimement liées dans leur évolution morphosédimentaire. L’extraction de matériaux de la plage sous-marine va donc avoir des répercussions sur le profil de la plage aérienne, voire même sur son existence. Il s’agit d’un dragage qui exploite illégalement les fonds littoraux et qui porte atteinte à l’environnement.

Le projet d’extraction du sable par dragage des fonds littoraux ne peut se réaliser sur une base qui ne prend pas en considération son impact sur le site ; les effets sur les courants, sa conséquence sur la côte, la destruction de milieux de vie et de reproduction pour les ressources vivantes du milieu littoral. Ce projet d’industrialisation ne peut s’implanter sans aucune étude préalable ou en se cachant derrière une action qu’il n’assure pas. Il en va de l’intégrité territoriale de la zone littorale nationale et de la préservation d’un milieu dont l’équilibre est fragile et où la variation de l’une de ses caractéristiques implique la variation de l’ensemble des facteurs qui le déterminent.

 

Quel est l’ impact de l’extraction massive du sable sur l’environnement et quels sont les risques encourus si le phénomène perdure? 

 

De nombreuses études ont montré l’impact du dragage sur l’environnement de la zone littorale. En premier lieu l’extraction par dragage va créer une excavation sur le fond. Cette modification morphologique va induire des changements dans la dynamique littorale et donc, la répartition des sédiments va changer. L’équilibre ainsi rompu va avoir comme conséquence l’amaigrissement des plages attenantes allant jusqu’au recul de la côte comme cela a été démontré dans la plage de Mehdia. Dans cette contrée, ce recul a été estimé à quatre mètres par an selon des études convergentes menées par des organismes scientifiques différents. Le déplacement de la drague va « labourer » en quelque sorte les fonds de la zone littorale avec les conséquences que l’on vient de décrire. Les sillons provoqués par la drague détruisent les dunes sous-marines qui atténuaient l’énergie de la houle incidente. Ainsi, la partie aérienne du littoral sableux va être exposée à l’érosion. La disparition des dunes côtières va accentuer la pénétration du biseau salé, ce qui va modifier la salinité des nappes côtières et influer l’irrigation des zones de maraichage attenantes. L’excavation de la drague entraîne un remaniement du sédiment et de ce fait la remise en suspension des éléments fins de ce sédiment et des métaux lourds qui leur sont associés. Cette « pollution » va changer la qualité de l’eau et va passer dans le vivant par les organismes filtreurs, poissons et autres. La turbulence va augmenter et provoquer une certaine opacité aux rayons du soleil et la photosynthèse va se réduire. Les poissons vont fuir le bruit. Les zones de frayères risquent d’être détruites. L’endofaune benthique va être détruite et la biodiversité va diminuer lourdement.

Le dragage des fonds littoraux a des incidences sur une zone plus importante que celle intéressée directement par l’extraction du sédiment. Elle estimée à dix fois la superficie« labourée » par la drague. La remise en l’état, dans le cas de l’abandon du dragage, risque de prendre un temps estimé entre cinq à dix ans. Il a été observé que ces impacts sur l’environnement physique du milieu littoral s’accompagnent d’une augmentation des noyades à proximité des zones de dragage.

Le développement du dragage d’’exploitation au large des côtes marocaines est spéculateur. On ne peut le justifier par aucune étude préalable. Il est illégal car ni son impact sur l’environnement ni son suivi n’ont été communiqués aux autorités de tutelle, et de ce fait n’ont fait l’objet d’aucune appréciation.

Sa réglementation est inscrite dans la loi 27-13 concernant l’exploitation des carrières. Le texte d’application de cette loi vient d’être publié au bulletin officiel. Il reste encore à le faire pour d’autres éléments juridiques. En plus, l’administration chargée du contrôle et du suivi de l’exploitation par dragage ne dispose pas des moyens nécessaires à l’exercice de ces prérogatives prévues par la loi 27-13. Ainsi, usant d’amalgame et de tartufferies, les tenants du dragage des fonds littoraux sont en train de détruire l’environnement littoral sans se soucier des conséquences très graves de leur action, défiant la loi, la conscience et l’avenir du pays.

Si la situation perdure et que nos plages continuent d’être vidées de leur leur corps sableux par les dragues, les effets de ces prélèvements risquent d’avoir des conséquences plus dommageables encore, car ils vont se combiner avec le mouvement de la remontée du niveau de la mer et l’érosion de nos côtés sera portée à ses paroxysmes.

 

Que fait votre association pour protéger le littoral?

 

L’AMPLDD, conformément à ses statuts, procède à une sensibilisation sur la fragilité du système littoral, son équilibre dynamique et la nécessité de le protéger. Pour cela elle organise des séminaires, des conférences et organise des sorties sur le terrain, particulièrement pour les jeunes.

L’AMPLDD essaie d’améliorer le cadre juridique concernant les usages du littoral par sa réflexion collective et/ou en formulant des propositions à ce sujet.

L’AMPLDD participe aussi, quand on fait appel à ses compétences, à des réunions d’évaluation pour la mise en œuvre de décisions gouvernementales comme le plan national du littoral.

L’AMPLDD participe à des congrès et à des séminaires à l’échelle internationale pour faire part de ses études sur le littoral national et partage son savoir-faire et son expertise.

Sous notre double casquette de chercheur dans le domaine des Géosciences marines et acteurs de la société civile, dans nos plaidoyers et rencontres, nous appelions à ce qui suit :

-L’interdiction de toute exploitation de sable des plages : des dunes bordières à la profondeur de fermeture de l’action de la houle et non seulement se limiter à la partie aérienne des plages.

– Elaboration d’un zoning du littoral marocain.

-Accorder aux Directions régionales de l’équipement, les moyens techniques et à la mer pour ce faire, de contrôler les opérations d’extraction de sable comme le prévoit les dispositions du cahier des charges et la loi 27-13..

– Imposer la traçabilité du sable pour que chaque opérateur puisse assumer ses responsabilités, surtout dans le cas d’événements accidentels comme l’effondrement de bâtiments ou autres désastres.

– Imposer la libre concurrence et interdire les contrats léonins

-Elaborer une typologie des matériaux de constructions et les labéliser.

-Préserver le domaine public maritime.

L’investissement dans le développement durable débute par la connaissance et le savoir et non par l’octroi de garanties morales et encouragements à une filiale privée issue d’une opération de privatisation, laissant croire que des « châteaux de sable » sont à portée de drague.

Enfin, de grands efforts restent à faire pour rendre confiance au citoyen marocain, et le rassurer quant à la garantie minimale de la protection de son environnement et ses ressources naturelles.

 

 

Noter cet article :
Aucun commentaire

Laisser un commentaire